Les Amantes
Création en 2005 au Théâtre Océan Nord

D’après le roman "Les Amantes" de Elfriede Jelinek (Prix Nobel de littérature 2004)

Les destins croisés de deux jeunes ouvrières, le bon exemple Brigitte et le mauvais exemple Paula, qui se confrontent aux normes et modèles d’une société sclérosée.
Une narration dramatique, mise en abîme par un jeu de commentaires féroces que s’autorise chaque personnage sur lui et sur les autres, dans une poésie troublante et vibrante.
Jeux d’images et jeux de mots, avec cinq comédiens "à géométrie variable" pour s’en emparer : narrateurs et personnages, racontants et racontés, organes et corps entier, musiciens et instruments, photographies et êtres de chair, ils séparent et superposent corps, langage et jeu au gré de la parole qu’ils véhiculent, dans un espace vide à envahir et ravager.

Spectacle créé au Théâtre Océan Nord, Bruxelles, en décembre 2005.
Spectacle repris au Théâtre Océan Nord, Bruxelles, du 6 au 17 mai 2008.

Avec l’aide du Ministère de la Communauté française, Service du Théâtre.

Ce spectacle a reçu les prix du meilleur espoir masculin, de la meilleure scénographie, et a été nominé comme meilleure découverte aux "Prix du Théâtre et de la Danse" saison 2005-2006.

 Equipe

Adaptation et mise en scène : Virginie Strub
Interprétation : Céline Greleau
Mathilde Lefèvre
Hélène Moor
Eno Krojanker
Christophe Lambert
Assistanat : Julie Annen
Emilie Desmedt
Scénographie : Olivia Mortier
Christophe Wullus
Lumière et régie : Nicolas Sanchez
Costumes : Anne Sollie
Son : Isabelle Soumeryn-Schmit
Photos : Nanou Dekoker, Michel Boermans
Chargée de production : Clara Materne

 Note de mise en scène

Dans mon travail de metteur en scène, mon optique n’est pas donner de l’information ou du discours, mais d’ébranler par l’émotion. Pour moi, l’essence de la transmission d’idées et de points de vue au théâtre ne doit pas transiter, chez le spectateur, par le filtre réducteur et protecteur du conscient, par l’interprétation intellectuelle des mots et des images, mais par celui des sensations viscérales, que les mots et les images peuvent générer.

En tant que musicienne et amoureuse de la langue, Elfriede Jelinek construit son texte comme une partition de jeux de mots et de jeux de sons ; chaque expression, chaque état, chaque fait, chaque idée est aussi raisonné et mis en valeur comme une matière sonore, par des répétitions, des rythmes, des textures, une ponctuation élaborée, des accents ; une complexité harmonique qui fait vibrer les phrases et transcende le discours en un ressenti physique.
Aussi, la mise en scène de "Les Amantes" correspond à une véritable "mise en trois dimensions" d’une partition musicale, dont chaque "registre", avec ses pulsations, rythmes et tonalités particuliers, avec la corporalité et la théâtralité spécifiques qu’il induit, a été travaillé séparément puis superposé en "mille-feuille". Le comédien devient alors un "amplificateur de langue à géométrie variable", jonglant sans cesse entre trois modes d’expression, trois couches de "peau" (narrateur, personnage incarné, personnage distancé qui parle de lui-même à la troisième personne), de façon schizophrène et instantanée, avec une précision métronomique. Chaque acteur joue de lui, et avec les autres, comme avec une matière brute toujours en mutation, aussi malléable qu’un cheminement de pensée ; il contient à lui seul tous les temps et espaces, visages et angles de regard, images et sons, est à la fois incarnation et distance, l’objet, l’outil et l’artisan, et c’est de la rencontre entre ces couches successives qu’émergent la fable, son propos et ses enjeux.

Selon le même principe de "couches", tous les aspects techniques ont pour fondement la "géométrie variable". L’esthétique, les formes et contenus sont systématiquement minimalistes et évocateurs, bruts, mutants et malléables. Celui qui parle, c’est l’acteur, ce qui l’entoure (ou l’absence de ce qui pourrait l’entourer) en est le prolongement ; comme lui "l’objet inerte" est à la fois sobre et stéréotypé, masqué et démasqué, narrateur et personnage.
Le plateau est nu, vidé de tous les artifices propres au théâtre qui pourraient phagocyter la langue d’Elfriede Jelinek et le jeu des acteurs jusqu’à l’entraver ; seuls quelques objets, quelques formes de l’ordre de la suggestion, y sont amenés et manipulés par les comédiens de la même façon qu’ils manipulent les mots et leur propre corps. Par exemple, un simple carré en bois sera tour à tour un cadre derrière lequel un personnage devient "photographie", une fenêtre ou le tracé au sol d’un "territoire". Il n’y a pas de costumes à proprement parler, les comédiens portent un "habit de base" sobre (celui de narrateur), sur lequel ils revêtent un tablier à poches transparentes dans lesquelles ils peuvent glisser et enlever des "morceaux" de costumes.
Tabula presque rasa donc. Si je choisis de travailler avec cette nudité, en évoquant plus qu’en ne décrivant, c’est afin de "responsabiliser" le spectateur plutôt que de lui préfabriquer un univers précis, réducteur et "distanciable". J’entends par là que nous, créateurs et acteurs du spectacle, ne "consommons" pas l’imaginaire nous-mêmes, mais nous servons de notre imagination pour ouvrir et stimuler l’imaginaire du spectateur, pour l’amener à intégrer ses perceptions et émotions dans son propre monde intérieur, lui ouvrant, ainsi, la possibilité de libre association d’idées.

 Note d’intention

Un jour, une amie bosniaque qui a vécu la guerre à Sarajevo m’a dit cette phrase extraordinaire : Tu sais, pendant la guerre, il n’y avait plus d’hôpitaux, plus d’écoles, plus de magasins, plus de services publics, plus rien. Il ne restait que le strict nécessaire, et c’était les théâtres.
C’est par ses mots peut-être que débute vraiment l’aventure "Les Amantes", ses mots et la prise de conscience de l’importance et du pouvoir, non seulement social et politique, mais aussi humain, du théâtre. La parole. Perte de l’innocence et responsabilité. Dès lors, qu’est-ce que cela signifie que moi, jeune femme blanche née et élevée en temps de paix dans le milieu bourgeois d’un pays prospère, qu’est-ce que cela signifie que je prenne non seulement le droit, mais le devoir de parole ?

Un besoin de remise en question, d’éveil, de lucidité, de refus. Parler d’ici, de maintenant, de nos blessures, notre médiocrité, nos masques, nos mensonges, opérer une introspection plutôt que de pointer les malheurs de l’autre, là-bas, se rassurant par là-même comme on soulage sa conscience en faisant aumône à la sortie de l’église.
Car la terreur et le terrorisme commencent bien avant la guerre, ils ont souvent la place d’honneur dans les esprits, les relations, la famille, les actes quotidiens, et formatent chacun, insidieusement, à la logique du pire. Car la misère commence bien avant la faim, lorsque l’on croit faire exception au monde, confortablement installé sur le séant de ses certitudes.
Dénoncer "la face cachée de l’horreur" est un acte d’amour ; je ne veux pas raconter des histoires, je veux dire et montrer, remonter à la source de la violence et de la folie, faire face à notre possible monstruosité, à la mienne, avec la poésie comme arme et comme baume. Aussi, la rencontre avec le roman "Les Amantes" et l’envie d’en faire un spectacle ont eu lieu comme une évidence ; non seulement pour la justesse et la finesse du questionnement d’Elfriede Jelinek sur notre monde, mais aussi pour sa façon remarquable de le proposer, avec une intelligence immense, mais sans intellectualisme aucun. Intelligence du propos, de la dérision comme "électrochoc", de la langue organique, pénétrante, et d’un sens aigu de la tragédie.
Car "Les Amantes" est une véritable tragédie moderne ; l’auteur n’y présente pas des personnages à proprement parler, des individus "anecdotiques" dont on peut se détacher, mais des "figures énormes" dénuées de toute psychologie, des exacerbations de passions humaines, donc nôtres, alliant les forces du banal et du symbole, comme autant de Phèdres et autres Oedipes, mais exprimés et s’exprimant dans un langage et des images contemporains.
Une évidence donc, sur le fond et dans la forme, et un choix responsable. Les nouvelles langues ne naissent pas par hasard, elles sont le reflet de notre temps ; il nous appartient à nous, jeunes artisans de la parole, témoins, acteurs et chœur de notre société, de nous en emparer et de les diffuser.